Approvisionnement

ARENH : mécanisme, fin programmée et stratégies d'approvisionnement post-2025

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Rodolphe Puyloubier
· · 12 min de lecture

Depuis 2011, l’Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique (ARENH) constitue le socle d’approvisionnement de la quasi-totalité des fournisseurs alternatifs d’électricité en France. Fixé à 42 euros par MWh pour un volume plafonné à 100 TWh par an, ce mécanisme a permis l’émergence d’un marché concurrentiel en garantissant aux entrants un accès à une énergie nucléaire compétitive produite par EDF. Mais l’ARENH, tel qu’il existe aujourd’hui, arrive au terme de sa période de validité le 31 décembre 2025. Pour les fournisseurs, les responsables d’équilibre et les courtiers en énergie, comprendre les ressorts du mécanisme actuel et anticiper sa succession n’est pas un exercice théorique : c’est un impératif stratégique qui conditionne la viabilité même de leurs offres commerciales.

Le mécanisme ARENH : fondements juridiques et fonctionnement opérationnel

Origine et cadre législatif

L’ARENH a été institué par la loi n°2010-1488 du 7 décembre 2010, dite loi NOME (Nouvelle Organisation du Marché de l’Électricité). L’objectif affiché par le législateur était de permettre aux fournisseurs alternatifs de proposer des offres compétitives face à l’opérateur historique, en leur donnant accès à une fraction de la production nucléaire d’EDF à un prix régulé reflétant les conditions économiques de production du parc existant.

Le prix de 42 euros par MWh, fixé par arrêté ministériel depuis le 1er janvier 2012, n’a jamais été révisé depuis lors, malgré les évolutions significatives des coûts de production et de maintenance du parc nucléaire. Ce prix est resté inchangé y compris pendant la crise énergétique de 2021 à 2023, où les prix de marché ont dépassé les 500 euros par MWh sur certaines échéances. Cette rigidité tarifaire, initialement conçue comme un facteur de stabilité, a paradoxalement généré des distorsions massives dans le fonctionnement du marché.

Le processus de guichet semestriel

Le mécanisme ARENH fonctionne selon un système de guichets gérés par la Commission de Régulation de l’Énergie (CRE). Deux fenêtres de souscription sont prévues chaque année, bien que dans la pratique le guichet principal de novembre (pour livraison à compter du 1er janvier suivant) concentre l’essentiel des volumes.

Concrètement, chaque fournisseur alternatif disposant d’un portefeuille de clients finals en France peut déposer une demande d’ARENH auprès de la CRE. Le volume demandé doit être justifié par les droits théoriques calculés à partir de la consommation prévisionnelle du portefeuille de clients du fournisseur, en appliquant un coefficient de bouclage déterminé par la CRE. Ce coefficient, qui rapporte le volume total d’ARENH disponible à la consommation totale des clients ayant exercé leur éligibilité, s’applique profil de consommation par profil de consommation.

Le calcul des droits ARENH d’un fournisseur repose sur la formule suivante : pour chaque client du portefeuille, on multiplie sa consommation prévisionnelle annualisée par le ratio entre la production nucléaire régulée cédée et la consommation totale éligible au niveau national. Le fournisseur agrège ensuite l’ensemble de ces droits individuels pour constituer sa demande globale.

Le phénomène d’écrêtement

Lorsque la somme des demandes de l’ensemble des fournisseurs dépasse le plafond de 100 TWh, un mécanisme d’écrêtement proportionnel s’applique. Chaque fournisseur voit alors son allocation réduite au prorata de sa demande initiale par rapport au total des demandes. Ce phénomène est devenu quasi systématique depuis 2019.

Lors du guichet de novembre 2022, par exemple, les demandes agrégées ont largement excédé le plafond, conduisant à un écrêtement de l’ordre de 40 %. Pour un fournisseur dont les droits théoriques s’élevaient à 2 TWh, l’allocation effective n’était alors que de 1,2 TWh environ. Le complément de volume nécessaire pour couvrir le portefeuille de clients devait être sourcé sur le marché de gros, à des prix alors considérablement supérieurs à 42 euros par MWh. Ce mécanisme d’écrêtement constitue le principal risque volumique de l’ARENH pour les fournisseurs alternatifs.

Le gouvernement a temporairement relevé le plafond à 120 TWh en 2022 (par la loi portant mesures d’urgence pour la protection du pouvoir d’achat), au prix fixé à 46,2 euros par MWh pour les 20 TWh additionnels. Cette mesure exceptionnelle, liée à la crise énergétique, n’a pas été reconduite.

L’ARENH dans la chaîne de valeur du fournisseur

Construction du prix de fourniture

Pour un fournisseur alternatif, l’ARENH représente bien plus qu’un simple poste d’approvisionnement : il structure directement le prix de vente au client final. La construction tarifaire type d’une offre de fourniture en segment C5 (clients résidentiels et petits professionnels au tarif réglementé) repose sur un empilement de coûts dans lequel l’énergie ARENH pèse entre 30 et 40 % du prix total hors taxes.

Le coût d’approvisionnement global combine le volume ARENH obtenu à 42 euros par MWh, le complément de marché sourcé sur les marchés de gros (EPEX Spot, OTC, marchés à terme), les coûts de profilage et d’écart liés au profil de consommation des clients, et les garanties de capacité. Lorsque l’écrêtement est significatif, le coût moyen d’approvisionnement pondéré augmente mécaniquement, ce qui comprime les marges ou contraint le fournisseur à remonter ses prix de vente.

Cette architecture explique pourquoi les Tarifs Réglementés de Vente (TRV) sont eux-mêmes construits en référence au mécanisme ARENH. La formule de calcul du TRV, définie par la CRE selon le principe de « contestabilité », intègre explicitement le coût d’approvisionnement ARENH (à hauteur de la part du portefeuille couvert par le plafond) et le coût du complément de marché.

Gestion du risque d’écrêtement

Les fournisseurs sophistiqués ont développé des stratégies de couverture du risque d’écrêtement. En amont du guichet ARENH, ils prennent des positions sur les marchés à terme pour pré-couvrir le volume qu’ils risquent de ne pas obtenir. Si l’écrêtement est finalement inférieur à ce qui était anticipé, le volume excédentaire couvert est revendu sur le marché. Ce mécanisme, parfois qualifié de « couverture d’écrêtement », implique une gestion fine du portefeuille et une bonne anticipation du taux d’écrêtement global.

Des instruments dérivés spécifiques, souvent négociés de gré à gré (OTC), permettent également de transférer le risque d’écrêtement entre acteurs. Un fournisseur peut par exemple acheter une option portant sur le volume d’ARENH non alloué, dont le prix reflète la probabilité d’écrêtement et l’écart entre le prix ARENH et le prix forward.

La fin de l’ARENH : calendrier et enjeux de la transition

Expiration au 31 décembre 2025

La loi NOME a prévu que le dispositif ARENH s’appliquerait jusqu’au 31 décembre 2025. Au-delà de cette date, en l’absence de nouveau cadre législatif, les fournisseurs alternatifs perdraient tout accès régulé à la production nucléaire d’EDF. Les discussions sur un mécanisme de substitution ont alimenté le débat politique et sectoriel depuis 2019, mais la définition précise du cadre post-2025 reste, à la date de rédaction de cet article, un sujet en cours de finalisation.

Le projet de régulation post-ARENH

Les grandes lignes du futur cadre ont été esquissées dans plusieurs communications gouvernementales et travaux de la CRE. L’orientation retenue repose sur un mécanisme dit de « contrat pour différence » (CfD, ou Contract for Difference) appliqué à la production nucléaire existante et future d’EDF.

Dans un schéma CfD, un prix de référence (strike price) est fixé pour la production nucléaire. Lorsque le prix de marché est supérieur au strike price, EDF reverse la différence à l’État (ou à un véhicule dédié) qui redistribue aux consommateurs. Inversement, lorsque le prix de marché est inférieur au strike price, l’État compense EDF. Ce mécanisme garantit à EDF une visibilité sur ses revenus nucléaires tout en protégeant les consommateurs contre les hausses excessives des prix de marché.

Le niveau du strike price envisagé se situerait autour de 70 euros par MWh selon les hypothèses circulant dans le secteur, soit significativement au-dessus des 42 euros de l’ARENH actuel. Ce niveau refléterait davantage les coûts complets de production nucléaire, incluant le « grand carénage » (programme de prolongation des centrales existantes) et les investissements dans le nouveau nucléaire (EPR2). Toutefois, ce chiffre n’est pas définitivement arrêté et pourrait évoluer au gré des négociations avec la Commission européenne, qui doit valider le dispositif au regard des règles relatives aux aides d’État.

Conséquences directes pour les fournisseurs alternatifs

La disparition de l’ARENH à 42 euros par MWh au profit d’un mécanisme CfD à un prix de référence plus élevé aura plusieurs conséquences structurelles.

Premièrement, le coût d’approvisionnement de base augmentera mécaniquement. Les fournisseurs qui fondaient leur compétitivité sur l’accès ARENH devront recalibrer l’intégralité de leurs grilles tarifaires. Pour un portefeuille de 1 TWh, le passage de 42 à 70 euros par MWh sur la composante nucléaire représente un surcoût brut de 28 millions d’euros par an, avant prise en compte du mécanisme de redistribution du CfD.

Deuxièmement, la problématique de l’écrêtement disparaîtra sous sa forme actuelle, puisque le CfD n’impose pas de plafond volumique direct. Tous les fournisseurs accéderont au même prix de marché, corrigé par le mécanisme de redistribution CfD. La concurrence se jouera davantage sur l’efficacité opérationnelle, la qualité du service et la finesse de la gestion de portefeuille que sur la capacité à maximiser ses droits ARENH.

Troisièmement, la construction du TRV devra être entièrement repensée, puisque la formule actuelle de contestabilité repose explicitement sur le coût ARENH.

Stratégies d’approvisionnement pour la période de transition

Diversification des sources d’énergie

Les fournisseurs prévoyants ont commencé à diversifier leur portefeuille d’approvisionnement bien avant l’échéance de 2025. La signature de contrats d’achat d’électricité renouvelable de long terme (PPA, Power Purchase Agreements) offre une visibilité tarifaire sur 10 à 20 ans et réduit la dépendance au prix spot et aux mécanismes régulés. Les prix PPA solaires se situent aujourd’hui entre 40 et 60 euros par MWh selon la localisation et la maturité du projet, ce qui les rend compétitifs par rapport au futur prix CfD nucléaire.

Renforcement des capacités de trading

La fin de l’ARENH renforcera l’importance de la fonction trading au sein des fournisseurs. L’accès direct ou indirect aux marchés organisés (EPEX Spot pour le day-ahead et l’intraday, EEX pour les produits à terme) et aux marchés OTC deviendra encore plus critique. Les fournisseurs de taille intermédiaire qui ne disposent pas d’un desk de trading interne devront s’appuyer sur des prestataires spécialisés ou des responsables d’équilibre disposant de cette compétence.

La capacité à construire des courbes de couverture (hedging curves) alignées sur le profil de consommation du portefeuille constituera un avantage concurrentiel déterminant. Un fournisseur qui couvre progressivement son exposition sur 18 à 24 mois à l’avance lissera sa volatilité d’approvisionnement, là où un acteur qui achète massivement au dernier moment subira de plein fouet les variations de marché.

Adaptation des systèmes d’information

Le changement de paradigme d’approvisionnement impacte directement les systèmes d’information des fournisseurs. Les modules de pricing et de gestion de portefeuille des ERP énergie devront intégrer les nouvelles composantes du CfD (mécanisme de redistribution, calcul du prix de référence ajusté) en remplacement des modules ARENH actuels (calcul de droits, gestion de l’écrêtement, allocation CRE). Les fournisseurs qui utilisent des outils développés en interne ou des tableurs Excel pour gérer leur approvisionnement ARENH devront migrer vers des solutions plus robustes, capables de modéliser les flux financiers bidirectionnels du CfD.

Rôle du courtier dans l’accompagnement de la transition

Pour les courtiers en énergie, la fin de l’ARENH représente à la fois un défi et une opportunité. Le défi réside dans la complexification de l’analyse des offres fournisseurs : sans socle ARENH commun, les stratégies d’approvisionnement divergeront davantage d’un fournisseur à l’autre, rendant la comparaison des offres plus technique. L’opportunité, en miroir, vient de cette même complexité : les clients professionnels auront besoin d’un accompagnement expert pour naviguer dans un marché où le prix de l’énergie ne sera plus ancré à un tarif régulé unique.

Les courtiers devront renforcer leur compréhension des mécanismes de marché de gros, maîtriser la structure des coûts d’approvisionnement post-ARENH et être capables d’évaluer la solidité des stratégies de couverture des fournisseurs qu’ils référencent. La capacité à lire un P&L d’approvisionnement et à identifier les risques de sous-couverture ou de surexposition deviendra un facteur différenciant.

Risques et points de vigilance pour 2025 et au-delà

Plusieurs incertitudes subsistent et méritent une surveillance attentive. Le calendrier législatif exact du dispositif post-ARENH n’est pas encore totalement verrouillé. Un retard dans l’adoption du texte pourrait créer un vide réglementaire temporaire, source d’incertitude pour les fournisseurs qui doivent construire leurs offres de fourniture pour 2026 dès le second semestre 2025.

La validation par la Commission européenne du mécanisme CfD français n’est pas acquise. Bruxelles pourrait imposer des modifications au dispositif, notamment sur le périmètre des bénéficiaires ou sur le niveau du strike price. Des précédents existent : le relèvement temporaire du plafond ARENH à 120 TWh en 2022 avait nécessité des discussions préalables avec la Commission.

Enfin, la phase de transition elle-même comporte des risques de marché significatifs. Les acteurs qui anticipent une hausse du coût d’approvisionnement post-ARENH pourraient contribuer à une augmentation des prix forward pour les livraisons 2026 et 2027 bien avant l’expiration effective du mécanisme. Les fournisseurs et courtiers doivent intégrer cette dynamique dans leurs stratégies de couverture dès maintenant.

La fin de l’ARENH marque le passage d’un marché de détail structuré autour d’un prix administré à un marché véritablement concurrentiel où la maîtrise de l’approvisionnement, du risque et des outils devient la clé de la survie commerciale. Les acteurs qui auront investi dans leurs compétences de marché, leurs systèmes d’information et leur compréhension des mécanismes de gros seront les mieux positionnés pour traverser cette transition.

Gridaria accompagne les fournisseurs alternatifs, courtiers en énergie et responsables d’équilibre dans l’anticipation de la fin de l’ARENH et l’adaptation de leurs stratégies d’approvisionnement. Prenez contact →

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Rodolphe Puyloubier

Rodolphe Puyloubier

Consultant senior, Marché de l'électricité et du gaz | Gridaria

Expert du marché de l'électricité et du gaz en France. Accompagne les fournisseurs d'énergie dans leurs projets de lancement et leurs besoins ponctuels : réglementaire (DGEC/CRE), approvisionnement, homologation Enedis, systèmes IT.

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